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VIVRE ET LAISSER MOURIR


« Pourquoi les vies que l’on tente de sauver aujourd’hui nous paraissent-elles plus importantes que celles que l’on ne sauve pas d’habitude ? »


Par SANTIAGO AMIGORENA

paru dans lundimatin#240, le 1er mai 2020

https://lundi.am/Vivre-et-laisser-mourir


Je voudrais poser une question simple qui ne me semble pas avoir été encore posée : Pourquoi les vies que l’on tente de sauver aujourd’hui en menant la « guerre » contre le Covid-19, nous paraissent-elles plus importantes que celles que l’on ne sauve pas d’habitude ? Ou bien : Qu’est-ce qui fait qu’un système qui depuis toujours est absolument incapable de mobiliser le peu qu’il faut pour sauver d’autres vies est aujourd’hui prêt à tout pour sauver celles-ci ?


Il y a des réponses évidentes : le Covid-19 ne tue pas seulement des pauvres ; ou alors : le Covid-19 est nouveau et pourrait tuer des millions de personnes. Ces réponses me semblent insuffisantes. D’une part, certaines maladies contre lesquelles on peine encore à obtenir le financement qui permettrait de les combattre tuent aussi par millions et pas seulement des pauvres. Le SIDA, par exemple, a tué quarante millions de personnes et tue encore un million de personnes par an. Aujourd’hui, certains diraient que jamais on a songé à investir autant dans la recherche d’un vaccin contre le HIV parce qu’il s’agit d’un virus qui tuait surtout des homosexuels et qui, à présent, tue surtout des Africains. Mais pourquoi ne s’est-on pas mobilisé lorsqu’on ignorait que les victimes seraient surtout des homosexuels et des Africains ? L’obésité, quant à elle, tue presque trois millions de personnes par an, et pourrait être combattue avec moins de modifications de notre mode vie que ceux qu’on nous impose maintenant. D’autre part, la faim et la pauvreté tuent vingt-cinq mille personnes chaque jour dans le monde. Et il faudrait moins d’un milliard d’euros par jour pour que ce ne soit plus le cas. Un milliard par jour – à trouver dans le monde entier – alors que pour lutter contre le coronavirus, la France seule n’hésite pas à perdre le double.


D’un point de vue moral, la réponse n’est pas plus simple : laisser mourir des personne âgées ou avoir à choisir entre des malades parce qu’on ne peut pas tous les soigner, est-ce vraiment plus insupportable, moralement, que de songer que dans tous les pays du monde on tue grâce à des armes qu’on est si fiers, en France ou aux Etats-Unis, de fabriquer et de vendre ? Les guerres et leurs conséquences directes tuent plus de cent mille bébés par an.

D’un point de vue philosophique ou anthropologique, les réponses qui ont été apportées ne me semblent pas plus satisfaisantes : que la « guerre » contre le Covid-19 confirme ou facilite l’extension de l’état d’exception, qu’elle soit utilisée comme moyen d’étendre et d’approfondir l’emprise du biopouvoir est sans doute vrai, mais le système avait-il besoin de payer si cher cette bataille qu’il aurait pu mener – qu’il était déjà en train de gagner – en mobilisant beaucoup moins de moyens ?


La réponse, me semble-t-il, est à chercher d’un autre côté, qui présuppose non pas l’intelligence du système, ou des gouvernants, mais leur stupidité : le Covid-19 est une guerre immédiate, elle peut faire perdre – ou rapporter – à très court terme.


L’une des preuves qu’on pourrait apporter, ad absurdum, à cette hypothèse, est que le Covid-19, à long terme, ne sera qu’une maladie de plus, semblable à tant d’autres, avec laquelle il nous faudra vivre. Il tuera plus ou moins de personnes que nos grippes habituelles, et sans doute toujours beaucoup moins que la faim et la malnutrition ou le changement climatique ou les guerres – ou la combinaison irrémédiable de tout ça.


Pourquoi alors a-t-on combattu le Covid-19 en se mobilisant d’une manière si illogique par rapport à la logique même du système ? Pourquoi et comment a-t-on pu penser qu’une erreur commise dans le passé – ne pas s’être dotés de moyens suffisants pour combattre une telle épidémie – devait modifier d’une manière si radicale notre présent et, pour certains, le futur ?

Bêtement, si je puis dire. Si on a décidé de tout mettre en péril – et je fais partie de ceux, privilégiés, qui peuvent se réjouir autant que s’inquiéter de cette mise en péril –, c’est seulement parce qu’on n’a pu accepter que nous ayons vécu depuis des siècles (au moins deux siècles disons, depuis la révolution industrielle et l’explosion démographique) sans se préparer à une telle situation. Ce n’est qu’un petit événement matériel – le manque de moyens, le manque de lits de réanimation, de masques, de tests que cette non-préparation a entraîné – qui a fait que tout le reste a soudain cessé, aux yeux de ceux pour qui ce reste a toujours justifié de laisser mourir des millions de personnes, d’avoir de l’importance.


Le Covid-19 ne sera peut-être pas cette petite chose, un peu bavarde, qui mettra à l’arrêt la machine dont on ne trouvait plus le frein d’urgence. Que sera dans quelques temps cet événement historique « incomparablement plus important que tout ce qu’on a vécu auparavant » ? Une situation finalement fortuite qui, en elle-même, culturellement, ne marquera pas notre civilisation. Une modification radicale, et éphémère, de notre manière de vivre qui n’aura été due qu’à des causes matérielles et qui n’affectera, durablement, malheureusement, que ceux qui sont toujours affectés par les soubresauts du capitalisme.


Santiago Amigorena


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